Petite monnaie et grands sentiments

Les questions auxquelles j’aurais aimé répondre : c’est le point de départ de cette série d’articles. Animatrice d’ateliers de communication parents-enfants, je réponds à des questions entendues, lues, parfois imaginées. Bonne lecture!

Sentiment et relation

Evidemment, l’amour est fondamental. Cependant, comme le dit si bien Haim Ginott : « L’amour est une richesse. Mais même en matière de richesses matérielles, on se rend souvent compte qu’il faut changer les grandes sommes en menue monnaie. »(1)

Et c’est de petite monnaie dont nous avons besoin au quotidien, pour acheter nos croissants, comme pour parler à nos enfants : « pour que notre amour puisse être utile à nos enfants, on doit apprendre à le découper en mots qui pourront les aider », dit encore H. Ginott.

Amour et relation sont deux choses différentes. On peut aimer quelqu’un très profondément, et lui faire beaucoup de mal. Je peux aimer quelqu’un et lui envoyer des mots qui le blessent. Visualiser et comprendre cela, grâce à la méthode ESPERE, a été très éclairant pour moi. Sentiment et relation sont distincts, et ce qui fait la santé, la durée d’une relation, n’est pas tant l’amour, que la qualité de la communication qui y circule. D’où l’importance de « la petite monnaie », dans les échanges du quotidien.

Les pièges de la spontanéité

La spontanéité est définie par mon dictionnaire comme la caractéristique d’agir par soi-même, « sans intervention extérieure », « sans calcul, sans détour ». C’est un synonyme de sincérité. Or, dans les situations auxquelles nous sommes confrontés tous les jours en tant que parent, je crois que la plupart de nos réactions ne sont pas spontanées, mais plutôt le fruit d’un long et très précoce conditionnement. Comme le dit Jacques Salomé, nous avons pris le système SAPPE au biberon.

Pipi au lit au réveil, tasse de lait renversée, crise au moment de changer la couche, dispute pour mettre le manteau car « il fait froid dehors » / « mais non j’ai chaud!!! »… Il n’est même pas 8h30.

Le système SAPPE

Le système SAPPE (2), basé sur la menace, le chantage, les ordres, la dévalorisation et la culpabilisation, est un mode de communication banal.

« Tu as encore fait pipi au lit? tu es vraiment un bébé »

« Quel maladroit tu fais »

« Va t’habiller tout de suite, on va encore être en retard à cause de toi! »

Il n’y a rien de spontané là-dedans.

Ce type de réponse est, à nos oreilles, habituel, et même « normal ». Pour la grande majorité d’entre nous, comme de nos parents, nous n’avons jamais appris à communiquer d’une façon relationnelle, c’est-à-dire qui prend soin de la relation, qui utilise des mots et des attitudes qui « ne [détruisent] pas les personnes qui nous sont chères, un langage qui ne leur porte pas atteinte » (1).

Selon moi, la spontanéité serait comme une extension de notre vraie nature, une manifestation, un élan qui vient du cœur et en sortirait directement, simplement. Or, nous sommes conditionnés par tout ce que nous avons appris, consciemment ou non.

Faire le tri

Avant de nous abriter derrière notre « spontanéité », faisons ce travail de conscience et de tri pour apercevoir ce qui nous a été légué, ce qu’ont été nos exemples en matière de communication, en particulier en tant qu’enfant. Il ne s’agit pas de blâmer nos parents, et surtout pas de remettre en cause leur affection, leur bonne volonté ou leur amour, mais de clarifier, en matière de communication, ce que nous reproduisons, même si cela ne sert pas la relation, ou ce que nous faisons car il s’agit de notre « vraie nature ». C’est un long travail de traquer « l’impulsivité déguisée en spontanéité »(3).

Effectivement, en apprenant de nouvelles façons de dire, de parler, les mots ne sortiront pas « spontanément » de votre bouche, probablement. C’est un entraînement, sur un terrain déjà occupé.

Apprendre une nouvelle langue

Nous n’avons jamais appris, le pouvoir des mots, comment les manier.

« Votre parole est une graine, et l’esprit humain est si fertile! » Don Miguel Ruiz

Il est possible d’apprendre un langage qui prenne soin de la relation, au jour le jour, qui respecte chacun. La CNV ou la méthode ESPERE, tout comme l’approche Faber & Mazlish, entre autres, ont ce but-là.

Et il est aussi utile aussi de rappeler que, dans tout apprentissage, que ce soit pour conduire ou parler espagnol, nous passons par ces quatre phases, plus ou moins confortables.

Inconsciemment incompétent : je ne sais pas que je ne sais pas. Tout va bien.

Consciemment incompétent : je sais que je ne sais pas. C’est LA phase pénible. Je commence à apprendre et je me rends compte, d’une part, de tout le travail à faire, ET, d’autre part, dans certains cas, de tout ce qu’il me faudra changer de mes habitudes actuelles.

Consciemment compétent : j’ai appris, je suis compétent. Je garde encore une vigilance pour chercher, vérifier, ajuster mes mots, mes comportements. Ce n’est pas super confortable, mais je suis sortie de la tension précédente.

Inconsciemment compétent : je suis maître Yoda 🙂 J’ai appris, puis j’ai tout « oublié », mais je sais. Je sais conduire, je parle espagnol, sans réfléchir. Je ne mets plus 10 minutes avant de démarrer, à régler mes rétros et mon siège, je sais qu’ « arc-en-ciel » se dit « arco iris » sans avoir à chercher dans le dico. Je parle couramment.

Motivés

Ce qui est certain aussi, c’est que pour apprendre efficacement, motivation et enthousiasme sont des facteurs clés. Et c’est là que revient l’amour.

Car la seule motivation que je vois, pour commencer, pour persévérer, pour ne pas laisser tomber, c’est l’amour. Et c’est aussi un peu plus que ça. C’est la conviction que l’amélioration de notre communication, et donc de nos relations, aura un effet diffuseur de paix et de joie très puissant. Dans notre cercle familial, puis un peu plus loin, puis un peu plus loin. Je ne suis pas sûre qu’on puisse atteindre la phase 4 en matière de communication relationnelle (avec soi et avec les autres), mais c’est une belle ambition pour toute une vie!

Article rédigé par Claire-Emmanuelle BERNARD ACQUAVIVA (14/09/2019)
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(1) Haim G. Ginott, psychothérapeute pour enfants, auteur de l’ouvrage de référence « Entre parent et enfant » (1965, et 2013 pour la traduction française), a transmis ses idée novatrices et son expérience à de nombreux parents, dont Adele Faber et Elaine Mazlish. Celles-ci ont su développer et populariser son approche, maintenant accessible dans le monde entier. Les citations d’Haim Ginott que je présente ici sont issues du livre « Parents épanouis, enfants épanouis » (Aux éditions du phare, 2014) d’A. Faber et E. Mazlish (p.27).

(2) Le système SAPPE : https://www.institut-espere.com/methode-espere-18-identifier-le-systeme-sappe.php

(3) Entre parent et enfant, du Dr Haim G. Ginott, annexe p.240 (édition française par L’Atelier des parents, 2013 ; publication originale 1965)

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